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Togo : Tabou et dépendance, la réalité invisible des addictions au féminin


Au Togo, la dépendance chez les femmes se conjugue trop souvent avec la honte et l’isolement, loin des structures de soins. Par l’effondrement des tabous sociaux et l’aggravation de la précarité économique, de plus en plus de jeunes filles et d’enfants basculent. Plongée au cœur d’une souffrance cachée et des clés pour briser le silence.

LOMÉ (Savoir News) – « De quatre gélules, je suis passée à seulement une gélule au plus par jour, mais cela n’a pas été facile. » À 30 ans, le regard d’Ayélé porte les stigmates d’un combat invisible. Aînée d’une famille de quatre enfants — et seule fille —, sa trajectoire a bifurqué le jour où la pauvreté l’a arrachée aux bancs de l’école.

« J’ai abandonné les classes à 17 ans face aux difficultés financières. Je me suis lancée comme portefaix dans la zone portuaire de Lomé. Pour supporter la charge et tenir la journée, mes amies consommaient des gélules qu’elles m’ont proposées. C’est un travail qui nécessite de la force, de l’endurance. Plus tu es fatiguée, moins tu travailles, et moins tu gagnes », explique cette ancienne usagère de psychotropes, rencontrée en mars 2026 à Kodomé, l’un des ghettos de la capitale.

Le piège s’est refermé sous le couvert de la performance économique. Plus de gélules signifiaient plus d’efforts, et donc plus d’argent pour soutenir les siens.

« Je rentrais avec plus d’argent pour contribuer aux charges familiales. Mes parents ne se doutaient de rien, mais quand ils l’ont su, ça a été psychologiquement difficile à gérer. Ma mère était très triste. Mon père disait qu’on pourrait comprendre si j’étais un homme », se souvient-elle, les larmes aux yeux.

Mais l’accoutumance ne négocie pas : « D’une gélule par jour, je suis passée à deux, puis à trois. C’est devenu une obligation. Je devais dépenser jusqu’à 2 000 FCFA par jour. Ce n’est pas le montant qui obsède, mais la dose : tant que le corps n’en a pas reçu, la tête n’est pas tranquille. Et je m’enfonçais… Je pouvais faire n’importe quoi pour satisfaire ce besoin-là », confie-t-elle, le visage endurci.

La double stigmatisation : le fardeau du genre

Le témoignage du père d’Ayélé (« On pourrait comprendre si j’étais un homme ») illustre tragiquement les spécificités de l’addiction au féminin. Au Togo, une fille souffrant d’addiction fait face à un rejet social et familial beaucoup plus violent qu’un garçon. Cette double stigmatisation pousse ces jeunes filles à consommer dans la clandestinité absolue, compliquant dramatiquement l’accès aux soins et leur identification par les travailleurs sociaux.

Derrière cette clandestinité se cache une réalité systémique que le dernier rapport du Réseau d’épidémiologie sur l’usage des drogues en Afrique de l’Ouest (WENDU 2024) met en lumière : les femmes et jeunes filles représentent désormais plus de 20 % des personnes prises en charge pour addiction.

Par l’intermédiaire d’Ayélé, nous avons pu contacter Sophie, 20 ans, qui démarre tout juste son sevrage. Son basculement s’est fait à la rue, suite à la séparation de ses parents.

« Ma mère est partie. La nouvelle femme de mon père était très sévère. J’ai trouvé refuge au Grand Marché de Lomé. Je suis contre la mendicité, mais la précarité rend vulnérable. J’utilise le Tramadol ou la cocaïne pour tenir la nuit. J’ai commencé à l’âge de 16 ans », glisse l’adolescente.

La rue expose ces filles à des risques accrus. Pour financer leur dépendance ou sous l’effet de ces produits, de nombreuses jeunes filles basculent dans des réseaux de prostitution de survie. Elles s’exposent à des violences sexuelles majeures, à des grossesses non désirées et aux infections sexuellement transmissibles (IST).

Tramadol, friandises de synthèse et cocaïne : la mutation du marché

Sur le terrain, la nature même des substances consommées explique l’aggravation de la crise. Interrogé le 3 juin 2026 dans son bureau, le Professeur Francis Balaka, Coordonnateur national des addictions aux produits psychoactifs (PNAPP), dresse la cartographie des substances dominantes : l’alcool (38,83 %), le cannabis (23,59 %) et la cocaïne (2,3 %).

Cependant, les travailleurs sociaux observent une mutation profonde des usages, particulièrement dévastatrice pour les jeunes :

  • Le fléau des opioïdes (Tramadol) : Il reste dominant en raison de son accessibilité financière et de sa fonction première, détournée par les jeunes filles dans les marchés ou les ports pour couper la fatigue ou la faim.
  • Les nouvelles drogues de synthèse : On note une recrudescence alarmante de nouvelles substances psychotropes. Dissimulées sous forme de friandises, de comprimés colorés (Ecstasy) ou de mélanges artisanaux, elles sont particulièrement addictives dès la première prise et se consomment discrètement par voie orale dans 79,05 % des cas, échappant à la vigilance des éducateurs.
  • La cocaïne et le crack : Bien que plus onéreux, ils s’installent de plus en plus dans les réseaux urbains, particulièrement dans les zones sensibles de la capitale, Lomé.

Cette accessibilité croissante explique un autre drame soulevé par le rapport WENDU 2024 : l’initiation précoce. Les premières expériences de consommation sont désormais documentées dès l’âge de 10 ans. Le milieu scolaire n’est plus épargné, les élèves et étudiants représentant plus de 13 % des patients admis dans les structures de soins.

Agnès, croisée lors d’une séance de sensibilisation, témoigne de cette perte de contrôle : « Moi je prenais du cannabis associé à une boisson énergisante. Mais avec le temps, j’ai commencé à m’énerver, je ne maîtrisais plus mes nerfs, je me battais à la moindre faute. Depuis que j’ai rencontré l’ONG, j’ai progressivement compris cette influence et j’ai décidé, avec le soutien de mes parents, de me soigner. »

Un système de santé aux limites de la rupture

Face à cette crise, le chemin vers la guérison reste un parcours du combattant. Mme Abla (prénom modifié), psychologue dans un centre de prise en charge, souligne une faille majeure : le coût de la désintoxication repose principalement sur la solidarité de la famille ou des proches dans 69,12 % des cas, rendant les soins inaccessibles aux plus vulnérables.

Pour contrer cette barrière financière et la peur du jugement, les acteurs de terrain déploient des stratégies alternatives. Aujourd’hui sortie de l’enfer, Ayélé travaille dans un centre de prise en charge intégré.

« Au début, j’ai été détestée par mes amies qui craignaient que je les dénonce. Aujourd’hui, je passe dans les ghettos pour les sensibiliser. Beaucoup ignorent qu’il y a des centres, on n’ose pas y aller par crainte des représailles », confie-t-elle.

Victorien Lamboni, coordonnateur du projet Réduction des risques au Centre de prise en charge intégré de Kodjoviakopé (CEPIAK), abonde dans ce sens :

« Notre rôle est de leur expliquer qu’il existe une prise en charge adaptée et confidentielle dans nos centres partenaires comme le CMS Katanga, l’hôpital de Bè ou le centre de santé d’Agoè. »

La réponse sécuritaire face au défi humanitaire

Pendant que la société civile soigne, l’État tente de couper les vannes de l’approvisionnement. Au total, 50 729 kg de drogues et de substances illicites ont été saisis et détruits par les forces de sécurité au cours de l’année 2025.

Le ministre de la Sécurité, Calixte Batossie Madjoulba, a détaillé ce bilan impressionnant : plus de 50 tonnes de cannabis, 51 kg de cocaïne et près de 378 kg de psychotropes illicites retirés de la circulation. « Derrière chaque saisie, il y a des vies préservées, des familles protégées et des parcours scolaires maintenus », a-t-il affirmé.

Mais la répression ne suffira pas. Les jeunes filles qui luttent contre la dépendance au Togo font face à un triple châtiment : la toxicité des produits de synthèse, la violence sexuelle de la rue, et le poids d’une stigmatisation sociale qui les pousse à se cacher plutôt qu’à se soigner. Briser ce silence et déconstruire ce tabou demeurent, à ce jour, le premier des remèdes.

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