
Alors que la digitalisation a entièrement transformé le quotidien des populations, connectant les personnes comme les nations et facilitant les échanges, des maux comme le harcèlement numérique s’invitent dans le cyberespace. La manipulation s’installe, affectant à la fois les relations, la santé mentale, la sécurité et la paix.
Selon Dounwourgue Nagbandjoa, chargé de communication à l’Agence nationale de la cybersécurité (ANCy), le harcèlement numérique touche toutes les catégories de la population, même si certains profils y sont plus exposés.
Dans une interview accordée à l’agence Savoir News, il met en lumière les procédés des harceleurs, l’impact sur les personnes touchées, les réflexes à adopter en cas d’attaque et le rôle de l’ANCy.
Lisez plutôt.
Savoir News : Le processus des harceleurs en ligne
Dr Nagbandjoa DOUNWOURGUE : Le harcèlement numérique ne commence presque jamais de façon brutale. Il s’installe progressivement, souvent de manière insidieuse. Il peut s’agir d’un échange sur un réseau social, d’un commentaire, d’une discussion dans un groupe ou encore d’une relation déjà existante, comme un ancien partenaire ou un collègue. Derrière ces comportements, il y a des motivations bien humaines : vouloir contrôler quelqu’un, se venger après un conflit, attirer l’attention ou, dans certains cas, obtenir de l’argent ou des contenus sous la menace.
Dans la pratique, tout peut débuter très simplement. Une personne repère une cible à travers ce qu’elle publie en ligne, puis engage le contact, parfois avec son vrai profil, parfois en se cachant derrière une fausse identité. Au fil des échanges, un lien se crée. Il peut sembler amical, rassurant, ou au contraire devenir progressivement oppressant. C’est dans cette phase que la manipulation s’installe.
Puis, la situation bascule. Les messages deviennent agressifs, les pressions apparaissent, et peuvent aller jusqu’aux insultes, aux menaces ou au chantage, notamment autour de contenus personnels ou intimes.
Ce qui permet souvent au harcèlement de durer, c’est le silence et l’isolement de la victime. Lorsqu’elle ne réagit pas ou ne sait pas vers qui se tourner, l’auteur se sent renforcé. À l’inverse, dès que la victime en parle, conserve des preuves et signale les faits, le rapport de force change. Dans de nombreux cas, cela suffit à freiner, voire à stopper les agissements.
Le point commun reste l’exposition d’informations personnelles ou une interaction insuffisamment sécurisée. Ce premier contact ouvre la voie à des dérives si des limites ne sont pas clairement établies ou si la vigilance est faible.
Quelle tranche de la population est la plus ciblée ?
Le harcèlement numérique touche toutes les catégories de la population, mais certains profils sont plus exposés. Les jeunes âgés de 15 à 35 ans sont particulièrement concernés en raison de leur forte présence en ligne. Les femmes et les jeunes filles sont les plus vulnérables, notamment face aux formes de harcèlement à caractère sexuel ou sexiste.
Les personnes ayant une visibilité publique, comme les influenceurs ou les journalistes, sont aussi fréquemment ciblées. Toutefois, il est important de souligner que ce phénomène ne dépend ni du niveau d’éducation ni du statut social car toute personne connectée peut être exposée.
Quels sont les principaux canaux utilisés par les harceleurs
Les harceleurs exploitent principalement les plateformes numériques les plus utilisées. Il s’agit notamment de Facebook, WhatsApp, Instagram, Snap Chat et TikTok, ainsi que des SMS ou des appels téléphoniques.
On observe également une tendance à l’utilisation de groupes fermés, notamment sur les applications de messagerie tels que Telegram, Signal et autres, pour organiser des formes de harcèlement collectif. Les faux profils sont fréquemment utilisés pour contourner les blocages et poursuivre les attaques.
À quel moment l’ANCy intervient-elle ?
L’ANCy intervient dès qu’un cas de harcèlement numérique est porté à la connaissance du CERT.tg, soit par la victime elle-même soit par un tiers. Le CERT est le centre national de réponse aux incidents informatiques. Il est opérationnel 7j/7 et 24h/24 et est joignable par téléphone au 70 54 93 25, par mail à incidents@cert.tg ou par la plateforme de déclaration accessible depuis les sites web www.cert.tg et www.ancy.gouv.tg dans la rubrique « signaler un incident ».
Dès que le CERT.tg est saisi, l’intervention est tout de suite déclenchée à partir du moment où il existe un risque pour la sécurité numérique ou psychologique de la personne concernée, ou lorsqu’une infraction liée aux systèmes d’information est suspectée.
Toutefois, l’action de l’ANCy peut être préventive, technique ou s’inscrire dans un cadre de collaboration avec les autorités judiciaires et les forces de sécurité.
Comment se déroule concrètement l’intervention de l’ANCy et quels sont les résultats ?
L’ANCy procède d’abord à une analyse technique des éléments fournis, notamment les preuves numériques. Elle accompagne ensuite la victime dans la sécurisation de ses comptes et dans les démarches à entreprendre. En fonction de la gravité des faits, l’Agence oriente le dossier vers les autorités compétentes et peut collaborer avec les plateformes concernées.
Dans de nombreux cas, cette intervention peut permettre d’identifier les auteurs, de faire supprimer les contenus illicites et de mettre fin aux agissements. Les résultats sont plus efficaces lorsque le signalement est rapide et que les preuves sont bien conservées.
Dans le cas de l’action préventive, l’ANCy sensibilisation les usagers du numérique sur les risques auxquels ils s’exposent et leur prodigue par la même occasion les conseils utiles et les bonnes pratiques pour se protéger des cyberharceleurs.
Quels sont les réflexes de sécurité et les outils recommandés ?
La prévention repose sur des gestes simples mais essentiels. Il est recommandé de ne jamais partager de contenus sensibles ou intimes en ligne (vous concernant ou concernant d’autres personnes), de paramétrer correctement la confidentialité de ses comptes et de limiter l’exposition des informations personnelles.
En cas de harcèlement, il faut immédiatement bloquer l’auteur, conserver toutes les preuves (captures d’écran, messages, liens) et effectuer un signalement sur la plateforme concernée, comme Facebook ou WhatsApp. Il est également conseillé de signaler le cas sur la plateforme du CERT.tg et saisir les autorités compétentes.
L’utilisation d’outils de sécurité, comme l’authentification à deux facteurs, renforce considérablement la protection des comptes.
Quel est le cadre juridique applicable au harcèlement numérique et quelles sont les sanctions ?
Au Togo, le harcèlement numérique est encadré par plusieurs textes juridiques qui permettent de qualifier, poursuivre et sanctionner ces actes.
Le principal texte de référence est la loi n°2018-026 du 7 décembre 2018 relative à la cybersécurité et à la lutte contre la cybercriminalité au Togo. Cette loi réprime les atteintes aux systèmes d’information, encadre les infractions commises via les technologies numériques, couvre des faits assimilables au harcèlement en ligne, notamment les menaces via un système d’information, la diffusion de contenus illicites et l’atteinte à l’honneur ou à la vie privée par voie électronique. Certaines dispositions permettent de sanctionner la diffusion non consentie de données personnelles ou d’images, le chantage en ligne (notamment la sextorsion) ou encore les communications malveillantes répétées.
Ensuite, le Togo dispose d’un cadre sur la protection des données à caractère personnel, notamment avec la loi n°2019-014 du 29 octobre 2019 relative à la protection des données à caractère personnel. Ce texte protège les citoyens contre l’utilisation abusive de leurs données, la diffusion non autorisée d’informations privées ou encore l’exploitation malveillante d’images ou de contenus personnels. Dans les cas de harcèlement numérique, cette loi est mobilisée lorsque des données personnelles sont utilisées à des fins de nuisance.
Enfin, il y a le Code pénal togolais notamment la loi n°2015-010 du 24 novembre 2015 portant code pénal togolais, quicomplète ce dispositif. Il prévoit des infractions applicables au harcèlement numérique, notamment le harcèlement moral, les menaces, les atteintes à l’honneur (diffamation, injures), les violences psychologiques… Même si ces infractions ne sont pas toujours spécifiques au numérique, leur application s’étend aux faits commis en ligne.
Les sanctions prévues vont de l’ordre des amendes financières à des peines d’emprisonnement, notamment lorsque les faits sont aggravés, par exemple en cas d’atteinte à la dignité, de diffusion de contenus intimes ou lorsque la victime est mineure. Ces sanctions sont aggravées en cas de récidive et les sanctions peuvent se cumuler et alourdir les peines.
Quels sont les mécanismes de protection et de signalement disponibles ?
Pour se protéger, les victimes doivent adopter les bons réflexes que nous avons énumérés plus haute. Pour les signalements, plusieurs mécanismes existent. Lorsqu’on est confronté à une situation de harcèlement en ligne, le plus important est de ne pas paniquer et d’agir étape par étape. Le premier réflexe consiste à garder des traces : captures d’écran, messages, liens… Ces éléments seront essentiels pour prouver les faits.
Ensuite, il faut reprendre le contrôle en bloquant la personne et en la signalant directement sur la plateforme concernée, que ce soit sur Facebook, WhatsApp ou toute autre application utilisée.
Puis, il faut saisir les autorités compétentes et engager des procédures judiciaires. Le CERT.tg est également disponible pour les accompagner dans la gestion de l’incident et la minimisation des conséquences.
Des dispositifs d’accompagnement existent également pour orienter les victimes et faciliter leurs démarches.
Comment le phénomène évolue-t-il au Togo ?
Le harcèlement numérique connaît une progression notable au Togo, en lien avec l’augmentation de l’accès à internet et à l’usage des smartphones.
On observe une diversification des formes de harcèlement, notamment avec l’émergence de pratiques telles que la sextorsion ou la diffusion non consentie de contenus intimes. L’utilisation de l’Intelligence Artificielle générative pour créer des « deepfake » est également une nouvelle méthode très utilisée par les cybercriminels pour tromper et harceler leurs victimes. Cette évolution appelle à un renforcement continu des actions de sensibilisation et de régulation.
Quelle est la responsabilité des plateformes et des relais ?
Au Togo, même s’il n’existe pas un texte unique dédié exclusivement aux plateformes numériques comme dans certains pays, plusieurs lois combinées (loi n°2018-026 sur la cybersécurité et la lutte contre la cybercriminalité, loi 2019-014 sur les données à caractère personnel, loi n°2017-007 relative aux transactions électroniques, la loi n°2015-10 portant Code pénal) encadrent clairement ces obligations et responsabilités.
Cependant, conformément aux bonnes pratiques en la matière, les plateformes numériques de messagerie ont l’obligation de mettre en place des mécanismes de signalement, de retirer les contenus illicites et de coopérer avec les autorités. Toutefois, les administrateurs de groupes ou les relais de diffusion peuvent également voir leur responsabilité engagée en cas d’inaction face à des contenus manifestement illicites. Le Code pénal sanctionne la diffusion de contenus illicites, la complicité de même que la propagation de fausses informations.
Quel rôle joue la prévention et l’éducation numérique ?
La lutte contre le harcèlement numérique ne commence pas au moment où le problème apparaît, mais bien avant. Elle repose d’abord sur la prévention. Plus les citoyens, en particulier les jeunes, comprennent les risques et adoptent de bons comportements en ligne, moins ils sont exposés.
Concrètement, il s’agit d’apprendre à chacun à utiliser internet avec responsabilité : savoir ce qu’il est prudent de partager, reconnaître les situations à risque, et comprendre que derrière chaque écran, il y a une personne réelle qui peut être affectée.
Les campagnes de sensibilisation et les actions éducatives jouent ici un rôle déterminant. Elles permettent non seulement d’informer, mais aussi de faire évoluer les comportements. À terme, l’objectif est clair : il s’agit de construire une culture numérique plus responsable, où chacun devient acteur de sa propre sécurité et du respect des autres en ligne.
Quel est le recours pour une victime de harcèlement numérique ?
Comme recours, il est recommandé de saisir les autorités compétentes en déposant une plainte, après avoir signalé le cas sur la plateforme concernée. La victime peut également contacter le CERT.tg, qui offre une assistance technique gratuite pour une gestion technique des cas.
Mais au-delà des actions techniques et juridiques, un point est essentiel : ne pas rester seul. Parler à un proche, demander de l’aide, se faire accompagner dès les premiers signes permet non seulement de se protéger plus efficacement, mais aussi de briser l’isolement dans lequel le harcèlement cherche souvent à enfermer les victimes.
Que peut-on dire des statistiques liées à ce phénomène ?
Aujourd’hui, le cyberharcèlement est une réalité qui touche concrètement des millions de personnes à travers le monde. Derrière les écrans, ce sont des histoires bien réelles : selon l’UNICEF, 1 jeune sur 3 a déjà été confronté à ce type de violence en ligne, et l’Organisation mondiale de la santé estime qu’environ 1 adolescent sur 6, soit près de 15%, y fait face de manière régulière. Dans la majorité des cas (près de 65%) ces situations se déroulent sur les réseaux sociaux, là où les échanges sont rapides, visibles et parfois difficiles à contrôler.
Mais au-delà des chiffres, il faut comprendre ce que cela signifie au quotidien : des jeunes qui perdent confiance en eux, qui s’isolent, qui n’osent plus s’exprimer, voire qui décrochent de l’école. Le cyberharcèlement laisse des traces réelles, parfois profondes. C’est pourquoi il s’impose aujourd’hui comme un véritable enjeu qui appelle des réponses fortes en matière de prévention, d’éducation et de régulation.
Au Togo, la situation évolue dans le même sens. Les signalements de cas de harcèlement numérique sont en augmentation, signe que le phénomène est bien présent. Pourtant, beaucoup de situations restent encore dans l’ombre. Par peur, par honte ou simplement parce qu’elles ne savent pas vers qui se tourner, de nombreuses victimes gardent le silence.
Cette réalité rappelle une chose essentielle : il est urgent de continuer à informer, sensibiliser et surtout rassurer. Plus les citoyens auront confiance dans les dispositifs d’accompagnement tels que ceux que l’ANCy met en place, plus ils oseront parler et agir, et plus il sera possible de lutter efficacement contre ce phénomène.
Quel est votre regard global sur le harcèlement numérique ?
En Afrique, le harcèlement numérique s’inscrit dans un contexte particulier, marqué par une forte croissance de l’usage du mobile et des réseaux sociaux. Il prend souvent les mêmes formes (insultes, menaces, diffusion de contenus) mais ses impacts peuvent être encore plus sensibles en raison du poids des réalités sociales, culturelles et familiales. Une atteinte à la réputation en ligne peut, par exemple, entraîner des conséquences directes sur la vie sociale, professionnelle ou communautaire d’une personne.
Ce phénomène est d’autant plus difficile à contenir qu’il s’appuie sur des outils très accessibles comme WhatsApp, Facebook ou TikTok, largement utilisés sur le continent. L’anonymat y favorise un sentiment d’impunité, tandis que la viralité des contenus, notamment dans les groupes de messagerie, peut transformer rapidement un incident en crise publique.
Face à cette réalité, aucune réponse isolée ne peut suffire. La lutte contre le cyberharcèlement en Afrique repose nécessairement sur une mobilisation collective. Les institutions, comme l’ANCy au Togo, jouent un rôle clé en matière d’encadrement et de protection. Les plateformes doivent, quant à elles, renforcer leurs mécanismes de modération et de réaction. Enfin, les citoyens ont un rôle déterminant : adopter des comportements responsables, éviter de relayer des contenus nuisibles et signaler systématiquement les abus.
Dans ce contexte, les approches les plus efficaces sont celles qui combinent plusieurs leviers : intensifier la sensibilisation pour prévenir les comportements à risque, appliquer les sanctions prévues par la loi pour dissuader, et surtout accompagner les victimes de manière humaine et accessible, afin qu’elles ne restent pas seules face à ces situations.
Propos recueillis par Ambroisine MEMEDE