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Systèmes d’alertes précoces en Afrique : « L’enjeu est d’utiliser le numérique pour une Afrique plus verte, plus résiliente et plus durable », Richard Dodji ANAGO

Alors que le continent fait face à des défis climatiques de plus en plus intenses, la mise en place de systèmes d’alertes précoces performants et inclusifs devient une urgence vitale pour l’Afrique. Pour relever ce défi, les technologies de l’information et de la communication (TIC) s’imposent non seulement comme des outils de connectivité, mais comme de véritables leviers de résilience climatique.

Dans cette interview exclusive, Bernard Dodji ANAGO (Coordonnateur de programmes au Bureau régional de l’UIT pour l’Afrique, basé à Addis-Abeba) détaille les stratégies à adopter. Il revient sur l’optimisation des réseaux face aux risques, l’importance d’une architecture multicanale pour les alertes de masse, la sécurisation des infrastructures en zone rurale et la nécessité d’une coordination étroite entre les États, les opérateurs et les services de secours.

AgroClimatique : Vous avez dit que les moyens de télécommunications, c’est 20 % de pollution et 80 % d’atténuation. Comment l’Afrique peut-elle profiter au mieux de ces avantages ?

Bernard Dodji Anago : L’Afrique doit faire du numérique non seulement une infrastructure de connectivité, mais un levier stratégique de transition énergétique, de résilience climatique et de développement durable. Si les TIC ont une empreinte environnementale, elles offrent surtout un potentiel majeur pour réduire les émissions de gaz à effet de serre dans l’énergie, l’agriculture, les transports, l’industrie et la gestion des ressources.

L’enjeu n’est donc pas seulement de rendre le numérique plus vert, mais de l’utiliser pour rendre l’Afrique plus verte, plus résiliente et plus durable. Le ratio 20/80 peut être présenté comme une idée illustrative du potentiel d’atténuation, mais les chiffres exacts dépendent fortement des sources et du périmètre considéré. Ainsi dit, l’Afrique doit éviter de considérer Early Warnings for All (EW4All) comme uniquement un programme de prévention des catastrophes. Il faut l’utiliser pour construire une infrastructure numérique africaine de résilience.

Comment structurer efficacement les alertes dans le cadre de l’initiative EW4All ?

Dans le cadre d’EW4All, je recommanderais de ne pas raisonner en termes d’un seul canal, mais d’une architecture multicanale et redondante, avec le CAP (Common Alerting Protocol) comme langage commun entre les autorités et les différents moyens de diffusion. C’est précisément l’approche promue par l’Union Internationale des Télécommunications (UIT) pour le Pilier 3 « Warning Dissémination and Communication« .

Pour ce faire, le Cell Broadcast devrait constituer le canal mobile prioritaire pour la diffusion des alertes de masse. Il permet de transmettre simultanément des messages à l’ensemble des téléphones présents dans une zone géographique déterminée, sans abonnement préalable et sans nécessiter le partage de données personnelles. Il présente également l’avantage de rester opérationnel lorsque les réseaux sont fortement sollicités.

Le Location-Based SMS (LB-SMS) devrait quant à lui être utilisé comme canal complémentaire, notamment pour atteindre les téléphones incompatibles avec le Cell Broadcast. Dans le cadre des systèmes d’alerte multirisques, l’UIT préconise ainsi une approche combinant ces deux technologies afin d’assurer une couverture aussi large et résiliente que possible.

Que faire lorsque les infrastructures télécoms sont endommagées par une catastrophe ?

Lorsque les infrastructures télécoms sont endommagées, la priorité est de maintenir la connectivité nécessaire à l’alerte et à la coordination des secours. Cela nécessite d’anticiper la résilience avec des sites et des liaisons redondants, des batteries et groupes électrogènes, des solutions solaires, ainsi que des moyens de secours comme les stations mobiles temporaires et le satellite.

Il faut également diversifier les moyens de transmission – fibre, faisceau hertzien et satellite – et prévoir des réseaux radio d’urgence pour les autorités et les premiers intervenants. Le satellite joue ici un rôle stratégique, car il constitue une voie de communication indépendante du réseau terrestre. Les nouvelles technologies, notamment le Direct-to-Device (D2D), pourraient à terme renforcer encore cette capacité. Enfin, il est essentiel de cartographier à l’avance les zones vulnérables et les zones blanches pour savoir où déployer en priorité les solutions de secours et garantir que les populations continuent à recevoir les alertes.

Comment couvrir efficacement les zones rurales et les « points blancs » ?

Pour couvrir les zones rurales et les points blancs, il faut adopter une approche adaptée au niveau de connectivité de chaque zone. Là où le réseau mobile existe, nous pouvons utiliser la chaîne : CAP → Cell Broadcast + LB-SMS → radio et télévision.

Dans les zones sans couverture mobile, il faut mettre en place des solutions alternatives : satellite, radios communautaires, haut-parleurs, sirènes et relais communautaires. Des microsites autonomes, alimentés à l’énergie solaire et connectés par satellite, peuvent également être déployés dans les zones les plus isolées. La radio communautaire reste particulièrement importante en Afrique, car elle permet de toucher les populations éloignées, notamment en langues locales. L’objectif de la cartographie préalable des points blancs est simple : ne laisser aucune population hors de portée de l’alerte.

Existe-t-il un protocole commun entre l’État, les opérateurs et la santé pour déclencher ces alertes ?

Oui, il est important de mettre en place un protocole national commun d’alerte, associant l’État, les services de santé, les opérateurs télécoms, la protection civile et les médias. Ce protocole peut s’appuyer sur le Common Alerting Protocol (CAP), qui permet de produire un message d’alerte unique et de le diffuser simultanément par plusieurs canaux : SMS géolocalisé, Cell Broadcast, radio, télévision et plateformes numériques.

L’essentiel est surtout de définir clairement qui détecte le risque, qui décide et valide l’alerte, qui la déclenche et qui assure sa diffusion. L’objectif est que la population reçoive rapidement une information officielle, cohérente et géolocalisée, et puisse agir immédiatement. C’est cette coordination entre les institutions, les opérateurs et les médias qui permet de transformer une information sur un risque en une véritable alerte permettant de sauver des vies.

Propos recueillis par Ambroisine MEMEDE

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