Par l’effondrement des tabous et la précarité économique, de plus en plus de jeunes filles et d’enfants basculent dans la dépendance aux drogues et autres produits psychoactifs au Togo. Dissimulées sous l’apparence de bonbons ou d’opioïdes de contrebande, ces nouvelles substances s’enracinent dans les marchés et les écoles, Entre détresse invisible, réseaux de transit et structures de soins saturées, au cœur des addictions au féminin.
Le fléau a changé de visage, de méthode et de cible. Au Togo, l’addiction n’est plus seulement un problème de marginalité masculine dans les zones de non-droit. Elle s’est infiltrée au cœur du tissu social féminin : des portefaix de la zone portuaire aux jeunes élèves des lycées de Lomé. Une criminalité qui prospère sur deux leviers redoutables : la détresse économique et la certitude que les victimes, garderont le secret.
Le rapport WENDU 2024 révèle une crise des addictions précoce et féminisée au Togo, où l’initiation commence dès l’âge de 10 ans sous l’impact de la pauvreté et des ruptures familiales. Les élèves et étudiants représentent désormais plus de 13 % des patients, tandis que les femmes et jeunes filles constituent plus de 20 % des prises en charge, une détresse largement masquée par un lourd tabou social. Cette situation est aggravée par l’explosion de psychotropes discrets comme la codéine ou l’Ecstasy, consommés par voie orale dans 79,05 % des cas pour échapper à la vigilance des éducateurs, face à un système de santé où le coût de la désintoxication repose à 69,12 % sur l’entourage, ce qui exclut les plus pauvres et rend urgente la création de structures d’aide adaptées.
Les « gélules » pour la performance
Notre enquête de terrain nous mène d’abord à Katanga, l’un des points névralgiques de la consommation invisible de la capitale. C’est ici que vit Ayélé, 30 ans (aînée et seule fille d’une famille de quatre enfants). Son histoire dévoile un système de dopage économique institutionnalisé par la précarité. Ayélé a abandonné l’école à 17 ans et devint portefaix dans la zone portuaire de Lomé. Pour survivre et aussi soutenir sa famille, le milieu lui impose une solution chimique.
« Pour supporter la charge et tenir la journée, mes amies consommaient des gélules qu’elles m’ont proposées. Plus tu es fatiguée, moins tu travailles, et moins tu gagnes : c’est une question d’endurance », révèle-t-elle.
Mais le calcul des réseaux de contrebande est cynique : vendre le mal comme un outil de travail. Et la dépendance fidélise le client, une addiction qui nourrit ce commerce.
« D’une gélule par jour, je suis passée à deux, puis à trois. Je devais dépenser jusqu’à 2 000 FCFA par jour pour ma dose quotidienne. Tant que le corps n’est pas satisfait, la tête n’est pas tranquille. L’apprendre a été un choc pour mes parents.»
Pour Ayélé, l’avenir se présentait de plus en plus sombre, une vision résumée par son propre père : « On pourrait comprendre si tu étais un homme. Une femme qui se drogue, comment peut-on comprendre ou expliquer cela ?»
Le cas d’Ayélé n’est pas isolé. Lors d’une action de sensibilisation des personnes usagères de drogues sur la question des overdoses, tenue en mai à Kodomè (un des ghettos de la capitale), nous avons rencontrée Ruth (18 ans), qui hésite à se décider.
« Sans ces produits, je ne pourrai pas tenir la nuit. C’est parfois difficile, mais je n’ai pas le choix. J’ai décidé de me libérer après avoir été témoin d’une overdose : je n’ai pas su quoi faire, … », nous confie-t-elle.
Derrière ce profil se cache une réalité systémique mise en évidence par le dernier rapport du Réseau d’épidémiologie sur l’usage des drogues en Afrique de l’Ouest (WENDU 2024) : les femmes et jeunes filles représentent désormais plus de 20 % des personnes aidées pour addiction.
L’infiltration par les friandises de synthèse
Nous avons cherché à comprendre comment ces produits pénètrent-ils de nouveaux segments de la population, notamment les plus jeunes. C’est ici que l’investigation met au jour une stratégie marketing agressive des réseaux de distribution. Au-delà du Tramadol classique et du cannabis, les trafiquants inondent le marché de nouvelles substances psychotropes de synthèse.
Ces drogues sont dissimulées sous forme de friandises ou de comprimés colorés. Selon les données recoupées de notre enquête, ces substances se consomment discrètement par voie orale dans 79,05 % des cas. Cette méthode de dissimulation permet de contourner les contrôles parentaux et scolaires.
Le Professeur Francis Balaka, Coordonnateur national des addictions aux produits psychoactifs (PNAPP), dresse un bilan des substances les plus courants au Togo : « l’alcool (38,83 %), le cannabis (23,59 %) et la cocaïne (2,3 %). Mais l’évolution des usages sur le terrain montre que les dérivés de synthèse créent une dépendance immédiate, dès la première prise « , Nous a-t-il expliqué le 3 juin 2026 dans son bureau. Il ajoute que le Tramadol et la Chicha, ainsi que les boissons énergisantes sont largement consommés par les jeunes.
« Les régions les plus touchées sont la région Maritime, le Grand Lomé et la région de la Kara. Et la cible la plus vulnérable reste la jeunesse », a-t-il dit au groupe de journalistes reçus en audience.
Il explique que cette accessibilité nouvelle a provoqué une baisse dramatique de l’âge d’initiation, désormais documenté dès l’âge de 10 ans. « Le milieu scolaire est directement infiltré : élèves et étudiants représentent aujourd’hui plus de 13 % des patients admis en psychiatrie ou en centre de sevrage », révèle le coordonnateur du PNAPP.
Agnès, une jeune scolarisée, confirme cette perte de contrôle : « Je prenais du cannabis associé à une boisson énergisante. Avec le temps, je ne maîtrisais plus mes nerfs, je me battais à la moindre faute. J’ai commencé à l’âge de 16 ans »
Le Grand Marché de Lomé : carrefour des trajectoires brisées
En remontant les filières de rue, l’investigation croise la trajectoire de Sophie, âgée de 20 ans. Son histoire met en lumière la porosité entre la rupture familiale, l’itinérance urbaine et les réseaux de revente. Livrée à elle-même après le départ de sa mère, elle échoue au Grand Marché de Lomé.
« La précarité rend vulnérable. Moi j’utilise le Tramadol ou la cocaïne pour tenir la nuit. J’ai commencé à l’âge de 16 ans, mais je trainais dans les rues bien longtemps avant », confie-t-elle.
Dans les couloirs sombres des marchés nocturnes, la drogue n’est pas seulement un produit de consommation, c’est une monnaie d’échange et un outil de soumission. L’enquête montre que pour financer leur dose quotidienne, de nombreuses mineures se livrent (faute de moyen) à une prostitution de survie, ce qui les expose à des violences sexuelles systémiques et à des grossesses non désirées et même des maladies sexuellement transmissibles.
Un système de santé financièrement sélectif
Face à l’arsenal des réseaux criminels, que fait l’État ? Alors que la riposte policière dirigée par Calixte Batossie Madjoulba (ministre de la sécurité) s’affiche avec 50 729 kg de drogues et substances illicites saisis et détruits en 2025, le volet sanitaire, révèle une faille structurelle majeure.
La prise en charge médicale des addictions reste discriminatoire au Togo. Mme Abla (pseudonyme), psychologue dans un centre spécialisé, lève le voile sur la réalité économique : le coût financier de la désintoxication repose presqu’exclusivement sur la solidarité de la famille. Si la famille est pauvre ou si elle rejette la jeune fille à cause du tabou social, l’accès aux soins est impossible.
Ce vide est comblé par des initiatives associatives. M Lamboni, coordonnateur du projet Réduction des risques au CEPIAK (Centre de prise en charge intégré de Kodjoviakopé), tente d’orienter les victimes vers des structures partenaires comme le CMS Katanga, l’hôpital de Bè ou le centre de santé d’Agoè. Mais ces structures, souvent saturées, manquent de moyens pour faire face à l’afflux.
Lors d’une de ses séances de sensibilisation Selom Agbomadji, Chargé de programmes à l’ONG Espoir Vie Toto (EVT) nous explique que la plus part des personnes usagères de drogues ignorent l’existence de centre de prise en charge.
Pour briser ce circuit, d’anciennes usagères comme Ayélé se sont lancées dans la sensibilisation des filles et n’hésitent pas parcourir les ghettos pour convaincre les filles de se soigner, malgré la peur des représailles des dealers et le regard de la société.
Conclusion de l’enquête
L’arsenal répressif et les dizaines de tonnes de cannabis brûlées chaque année par les autorités ne touchent que la partie visible du trafic. FIN
Ambroisine MEMEDE