
Du Fonio
Longtemps oublié, le fonio revient en force dans les assiettes, sur les marchés et au cœur des politiques agricoles. Entre qualités nutritionnelles, résistance aux changements climatiques et opportunités économiques, cette céréale ancestrale s’impose progressivement comme un symbole de souveraineté alimentaire en Afrique de l’Ouest.
Longtemps considéré comme une céréale du passé, le fonio connaît aujourd’hui une véritable renaissance. Présent dans les cuisines traditionnelles depuis des siècles, ce petit grain cultivé en Afrique de l’Ouest séduit désormais bien au-delà des campagnes togolaises. Dans les restaurants, les foires agricoles et même sur les marchés internationaux, le fonio change de statut et s’impose progressivement comme un produit d’avenir.
Au Togo, notamment dans les régions des Plateaux et de la Kara, cette céréale ancestrale fait partie des habitudes alimentaires et des traditions culturelles. Pendant longtemps, elle a toutefois été reléguée au second plan derrière le maïs, le riz et le sorgho.
Aujourd’hui, la tendance s’inverse. Porté par l’intérêt croissant pour les produits locaux, naturels et sans gluten, le fonio attire producteurs, transformateurs et consommateurs. Il s’affirme désormais comme une alternative crédible aux céréales importées.
L’une des grandes forces du fonio réside dans sa polyvalence. Il se décline sous de nombreuses formes : couscous, bouillie, farine, biscuits, gâteaux, boissons locales ou encore bière traditionnelle. Cette diversité favorise son intégration aussi bien dans l’alimentation familiale que dans les filières de transformation agroalimentaire.
Le pari de la transformation
Fonio précuit, instantané, farine enrichie ou encore plats gastronomiques revisités : les producteurs et les transformateurs multiplient les innovations pour moderniser l’image de cette céréale longtemps perçue comme vieillissante.

Pour Estelle Bayala, chargée de communication et représentante du projet Fonio Force, basé à Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso, cette évolution est essentielle.
« Aujourd’hui, nous arrivons à produire du fonio 100% pur, sans sable. Cela ouvre la voie à une large gamme de produits dérivés : farine, biscuits, couscous instantané, bouillie, mais aussi pain et pâtisseries », explique-t-elle.
Selon elle, le défi est également culturel.
« Le fonio doit être connu sous toutes ses formes. Tant qu’il reste cantonné à ses usages traditionnels, il paraît dépassé. Nous travaillons à le dépoussiérer grâce à des recettes modernes », insiste-t-elle.
Des atouts nutritionnels qui séduisent
Si le fonio attire autant l’attention aujourd’hui, c’est aussi grâce à ses qualités nutritionnelles. Naturellement sans gluten, source de minéraux et réputé facile à digérer, il séduit de plus en plus de consommateurs à la recherche d’alternatives aux céréales classiques.
Le nutritionniste spécialisé en hygiène et qualité alimentaires, le Dr Mathieu Kponou Tobossi, met en avant plusieurs atouts de cette céréale pour l’alimentation.
Selon lui, le fonio possède un index glycémique bas à modéré, ce qui favorise une absorption plus progressive des glucides et contribue à limiter les variations importantes de la glycémie. Il contient également des protéines végétales ainsi que certains acides aminés essentiels, notamment la méthionine et la cystine, présents en quantités limitées dans plusieurs autres céréales.
« Le fonio constitue une excellente alternative locale au riz ou au blé. Sa promotion contribue à valoriser les céréales africaines tout en réduisant la dépendance alimentaire vis-à-vis des importations », souligne le spécialiste.
Le nutritionniste rappelle toutefois que le fonio doit s’intégrer dans une alimentation diversifiée et équilibrée.
Il recommande de l’associer à des légumes, des sources de protéines ou encore de bonnes graisses afin de renforcer l’équilibre nutritionnel des repas.

Au-delà de ses qualités alimentaires, le fonio apparaît également comme une culture capable de répondre aux défis climatiques. Cette céréale s’adapte à des sols pauvres, demande relativement peu d’eau et certaines variétés peuvent arriver à maturité en quelques semaines.
Des caractéristiques particulièrement importantes dans un contexte marqué par les sécheresses et l’irrégularité des pluies.
Producteur dans la préfecture de Doufelgou, Patate Anayao mise sur cette culture résistante pour développer son activité.
« Même avec deux ou trois pluies seulement, on peut récolter le fonio. C’est une culture rapide et adaptée aux changements climatiques », explique-t-il.
Avec une production annuelle estimée à environ sept tonnes, il utilise une technique de culture échelonnée afin de mieux sécuriser ses récoltes.
Même constat pour Bassane Bakoulmde, qui voit dans le fonio une culture d’avenir.
« C’est une céréale qui pousse là où d’autres échouent, avec très peu d’eau et sans intrants lourds. C’est une réponse directe aux effets du changement climatique que subissent nos agriculteurs », affirme-t-il.
Les femmes, piliers de la transformation
Derrière le développement du fonio se trouve aussi le travail des femmes. Depuis des générations, elles assurent une grande partie des opérations de transformation, notamment le battage, le lavage, le séchage et le décorticage.
« Avant, enlever le sable du fonio prenait des heures », raconte Akouvi Gbogbo, productrice.
Même si certaines machines facilitent aujourd’hui le travail, la transformation reste exigeante. Cette activité représente pourtant une source importante de revenus pour de nombreuses femmes rurales.
Le développement de la filière pourrait ainsi renforcer leur autonomie économique, à condition d’améliorer les équipements de transformation et de faciliter l’accès aux marchés.
Malgré son potentiel, le fonio togolais reste confronté à des difficultés structurelles. La production demeure largement artisanale et la consommation locale encore limitée.
Au Togo, le fonio occupe seulement la cinquième place parmi les céréales produites, derrière le maïs, le sorgho, le mil et le riz.
Pour les acteurs de la filière, le principal défi est désormais de faire du fonio un aliment du quotidien.
« Nous devons l’amener dans nos foyers et dans nos plats de tous les jours pour qu’il redevienne une céréale leader », plaide Estelle Bayala.
La question de la qualité connaît néanmoins des avancées. Le fonio togolais commence même à conquérir certains marchés extérieurs.
« Nous exportons vers le Bénin, le Burkina Faso et même l’Allemagne », se félicite Patate Anayao.
Un enjeu stratégique pour l’avenir
Pour les autorités agricoles, le fonio représente bien plus qu’une simple céréale traditionnelle.
Selon Martin Komla Sego, chef de division chargé de la promotion des cultures vivrières de rente et de la diversification au ministère chargé de l’Agriculture, le fonio constitue un véritable levier stratégique.
« C’est une céréale résiliente, aux qualités nutritionnelles reconnues et porteuse d’opportunités économiques. Elle contribue à la diversification agricole et au renforcement de la souveraineté alimentaire », affirme-t-il.
Cette ambition était au cœur du Festival inter-régional du fonio (FESTIFONIO-1), organisé du 23 au 25 avril 2026 au Centre togolais des expositions et foires de Lomé (CETEF) par le Conseil interprofessionnel de la filière fonio du Togo.
Pendant trois jours, producteurs, transformateurs et consommateurs ont célébré cette céréale ancestrale appelée à occuper une place grandissante dans les habitudes alimentaires.
À Lomé comme dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, le fonio n’est plus seulement un héritage du passé. Il devient progressivement un produit d’avenir.
Entre innovation, transformation et valorisation des savoir-faire locaux, cette petite céréale s’impose comme une réponse aux défis alimentaires, économiques et climatiques.
Petite par sa taille, mais immense par son potentiel, le fonio pourrait bien devenir l’un des symboles de la souveraineté alimentaire africaine. FIN
Bernadette AYIBE